Voyage aux ÃŽles du Cap Vert

Un petit cochon noir déboule dans la poussière. Dans les ruelles du village, il est suivi de près par quelques chèvres, puis par des enfants au regard chaleureux. Ils s'éclaboussent en se jetant dans la mer turquoise. Ils s'agrippent à notre annexe et nous posent mille questions. C'est la fête. J'aime déjà ces enfants. Les enfants du Cap-Vert.
Après six jours de mer, devant l'étrave de notre bateau, apparaît l'île de Sal, auréolée de brume ocre et dorée. L'île posée sur l'océan, toujours solitaire. La houle du large laisse la place à une mer plus hachée. Le vent va faiblir quelques instants pour forcir à nouveau.
Nous faisons notre entrée dans le petit port de Palmeira.
Nous mouillons notre ancre à deux cents mètres de la plage. Sal, l'île poudreuse.
Poussière safran virant au rouge dès que se couche le soleil. Quelques pas sur l'î1e, et l'on croit avoir découvert une autre lune.
Sur le chemin de Pedra de Lume, Sal s'invente une végétation. Les rares acacias d' Afrique sont tout rabougris. Le soleil fait vibrer l'air. Le vent et la poussière nous accompagnent. Une vieille bicyclette nous dépasse, dans un cliquetis régulier et pénible...

L'aluguer est le seul moyen de transport pour se déplacer au Cap-Vert. Ces camionnettes transportent gens et denrées diverses. On se tasse. On échange regards et sourires. Lorsque nous voulons faire des photos, nous devons taper sur le toit du véhicule, et le chauffeur s'arrête. Tout le monde conseille et commente la prise de vue. On redémarre. Le temps n'a pas d'importance. Au village, le point d'eau est un centre de vie. On parle, on raconte. Toutes les nouvelles passent par ici. Les femmes transportent inlassablement des litres et des litres d'eau dans de vieux bidons. Posés en équilibre sur leur tête, ils leur donnent des allures de reines. Les petites filles les imitent, l'apprentissage commence très tôt.

Nous quittons l'île de Sal dans la soirée. La nuit est étoilée et douce. Tôt le lendemain matin, l'île de Sao Nicolau se dessine dans le petit jour. Son relief est tourmenté. Le vent souffle très fort. Heureusement, la mer reste relativement plate. Le calme revient en tournant la pointe de Guincho. Nous y trouvons le mouillage de rêve. Le vent est tombé, la mer est comme un lac. Une minuscule plage de sable blanc a fait son lit dans les bras rocailleux de l'île. Nous pêcherons des poissons et des langoustes dans une eau très claire. Nous marchons sur une terre révoltée. Déserte, faite de failles, de cassures. Seulement un cahot de roches, des pierres en forme de roses, comme éclatées par le gel.

Le lendemain matin un vent subit se déchaîne, avec des rafales allant jusqu' à soixante noeuds.
La mer est devenue folle, elle est toute veinée de blanc. Les embruns volent autour de nous. Vers midi, le vent tombe, laissant le bateau recouvert d'une poussière rouge.
Nous continuons notre route, jusqu'au port-abri de Tarrafal. Tarrafal est un gros village, coincé entre deux plateaux sombres. Du matin au soir, des femmes et des hommes ramassent des cailloux dans la montage. Quelques enfants vont pieds nus à l'école. Certains nous demandent des cahiers et des crayons pour pouvoir écrire. Sur la place du village, le voilier répète des gestes ancestraux et taille ses voiles dans des sacs de farine qu'il coud bout à bout. L'artisan est assis par terre. Autour de lui, les hommes le regardent et les enfants jouent. Nous rencontrerons le missionnaire italien de Tarrafal. Il est là depuis quarante ans. Il fait tout avec rien. Sa porte est ouverte à tous

 

Dans le centre de l'île, le vert des cultures est presque une insulte au milieu de ce désert de pierres noires. Les maisons sont en pierres de montagne et les toitures en paille. Des hommes vont à dos d' âne. Il y a des dragonniers, des papayers, des bananiers et des petits champs de canne à sucre. Le paysage est fait de pics dressés vers le ciel, de failles profondes. Partout de grandes éoliennes puisent l'eau dans les entrailles de la terre.

Les îles du Cap-Vert, grandes dames, savent offrir des mouillages déserts, de toute beauté. Santa Luzia s'étend nonchalamment sur l'océan, sculpture de sable et de roches.

Des puffins rasent les vagues et dansent un ballet superbe. Les eaux profondes et claires recèlent une multitude de poissons multicolores, de langoustes et de coquillages. C'est le calme absolu.

Le vent est complètement tombé. Juste un léger clapotis sur le bord de la plage. Sur le bateau voisin  "Saudad" , Giorgio joue doucement ''Les feuilles mortes'' au saxophone.
Les petits nuages d'alizé se forment, le soleil tombe dans la mer.

La lumière est fort belle en cette fin d'après- midi. Nous prenons le canal de Santa Luzia
pour nous rendre à Sao Vivante. Une fois la Punta do Recambo contournée, nous découvrons le spectacle magnifique des hauts pics acérés, se consumant dans tous les dégradés de gris.

 

Mindelo, petite ville tellement désuète et calme. Les maisons de style baroque ont des couleurs d'aquarelles. Des grandes places, deux marchés, où les femmes viennent vendre leurs récoltes, en fumant de longues pipes en terre. Dans toute la ville, on s'imagine entendre la voix ensorceleuse de Césaria Evora. Mornas nostalgiques, coladeras follement rythmées. Les Capverdiens sont fous de musique. Avec elle, ils oublient peut-être un peu de leur misère, sur leurs îles saupoudrées de sel de mer, de la poussière de sable du grand désert d'Afrique, portée par le vent toujours présent.

A Mindelo, nous avons mangé le plat national, ''la cachupa'', nous avons écouté de la musique au Morna Jazz. Nous avons vu des villages de pêcheurs aux cases ocre comme la terre. Dans le centre de l'île, un long ruban de verdure s'étire dans la plaine. Des minuscules champs, entourés de pierres, renferment les trésors de la terre: blé, légumes...

Un canal large d'environ cinq milles sépare l'île de sa soeur Santo Antao. Celle-ci se découpe entre ciel et eau, comme une dentelle de pierres. Les îles s'estompent dans la brume. Des dauphins nous accompagnent. Je me retourne souvent, je me retourne encore. Elles sont nos dernières terres, avant que n'apparaissent, là-bas, à l'autre bout de l'océan, d'autres îles.

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